Publié en juin 2026, le rapport d’évaluation de la politique du logement social dans les Outre-mer présenté par les députés François Jolivet et Karine Lebon dresse un constat sans concession : malgré des besoins massifs et identifiés depuis de nombreuses années, la production de logements sociaux continue de décrocher face à la demande.
Plus qu’un simple état des lieux, ce rapport met en lumière les blocages structurels qui freinent le développement de l’habitat dans les territoires ultramarins et propose plusieurs pistes d’amélioration susceptibles de redonner de la cohérence à une politique publique aujourd’hui jugée insuffisamment efficace.
Une crise du logement d’une ampleur exceptionnelle
Les chiffres présentés par les rapporteurs illustrent l’ampleur du défi.
Dans les départements et régions d’Outre-mer (DROM), 75 % des ménages sont éligibles au logement locatif social, contre 71 % au niveau national. Plus marquant encore, 50 % des ménages ultramarins sont éligibles au logement locatif très social (LLTS), soit deux fois plus que dans l’Hexagone.
Cette situation s’explique par des niveaux de précarité particulièrement élevés. Les taux de pauvreté atteignent ainsi 27 % en Martinique et jusqu’à 77 % à Mayotte, contre 14,5 % en moyenne nationale.
Dans le même temps, le mal-logement touche près de 700 000 habitants des Outre-mer, soit près de trois personnes sur dix. L’insalubrité concerne 16,8 % des résidences et environ 40 000 logements ne disposent toujours pas d’un accès à l’eau potable.
Face à cette réalité sociale, la production de logements ne parvient plus à suivre.
Le nombre de demandes de logements sociaux en attente est passé de 66 784 en 2019 à 103 411 en 2025, tandis que le déficit global est désormais estimé à environ 110 000 logements sociaux. Dans le même temps, le nombre d’opérations livrées a chuté de près de 49 %, passant de 7 398 logements en 2014 à seulement 3 794 en 2025.
Une accumulation de contraintes qui bloque la production
L’un des principaux enseignements du rapport est que les difficultés ne relèvent pas d’un problème unique mais d’une accumulation de freins qui se renforcent mutuellement.
Une urgence foncière persistante
Dans de nombreux territoires, le foncier aménageable demeure rare. Les problématiques d’indivision successorale, les contraintes topographiques ou environnementales ainsi que l’insuffisance des infrastructures limitent fortement la disponibilité des terrains constructibles.
Cette rareté entraîne une hausse importante des coûts fonciers et fragilise l’équilibre économique des opérations.
Des coûts de construction durablement élevés
Les rapporteurs soulignent également la fragilité croissante de la filière BTP ultramarine.
Les coûts des marchés de travaux dépassent désormais de 20 à 25 % ceux observés dans l’Hexagone, sous l’effet de la dépendance aux importations, des contraintes logistiques et du recul de certains grands acteurs du secteur.
Cette situation pèse directement sur la capacité des bailleurs sociaux à monter de nouvelles opérations.
Des procédures longues et complexes
À ces contraintes économiques s’ajoutent des difficultés administratives récurrentes :
- délais d’instruction importants ;
- obtention complexe des agréments ;
- insuffisance d’ingénierie dans certaines collectivités ;
- opérations bloquées faute d’infrastructures adaptées.
Résultat : de nombreux projets financés mettent plusieurs années à sortir de terre, quand ils ne sont pas tout simplement abandonnés.
Un modèle de financement sous tension
Le rapport pointe également une fragilisation progressive des outils publics de financement.
Entre 2014 et 2025, les crédits de paiement consacrés au logement social outre-mer ont diminué de 23,6 %, tandis que les financements de logements sociaux neufs ont reculé de 27,2 %.
Les rapporteurs s’inquiètent particulièrement de l’évolution récente de la Ligne Budgétaire Unique (LBU), pilier historique du financement du logement social ultramarin.
En 2026, seuls 50 % des crédits votés auraient été délégués aux préfets ultramarins. À La Réunion, l’enveloppe consacrée au logement social pourrait passer de 78,5 millions d’euros à seulement 26,7 millions d’euros.
Pour de nombreux opérateurs, cette baisse des financements risque de provoquer un ralentissement supplémentaire de la production alors même que les besoins continuent de croître.
Les principales pistes de réforme avancées par les parlementaires
Au-delà du constat, le rapport formule plusieurs orientations qui pourraient constituer les fondements d’une nouvelle stratégie du logement outre-mer.
1. Sécuriser durablement les financements
La première priorité consiste à restaurer une visibilité budgétaire de long terme.
Les rapporteurs recommandent :
- la sécurisation des crédits de la LBU ;
- la fin des gels budgétaires pénalisant les opérations ;
- l’inscription des financements dans une trajectoire pluriannuelle lisible.
L’objectif est de permettre aux bailleurs, collectivités et entreprises du BTP de planifier leurs investissements sur plusieurs années.
2. Produire davantage de logements très sociaux
Le rapport souligne un décalage important entre les logements produits et les besoins réels des populations.
Alors que la demande se concentre massivement sur les segments les plus sociaux, les parlementaires proposent de fixer un objectif minimum de 30 % de logements locatifs très sociaux (LLTS) dans les programmes des bailleurs.
Cette orientation vise à mieux répondre aux réalités économiques des territoires ultramarins.
3. Adapter les programmes aux évolutions démographiques
Les rapporteurs appellent également à une meilleure prise en compte des spécificités locales :
- vieillissement de certaines populations ;
- décohabitation croissante ;
- augmentation des familles monoparentales ;
- besoins persistants des familles nombreuses.
L’enjeu n’est plus seulement de construire davantage, mais de construire des logements correspondant réellement aux besoins des ménages.
4. Lever les blocages fonciers
La question foncière apparaît comme l’un des leviers majeurs d’amélioration.
Le rapport recommande :
- une planification foncière renforcée ;
- une meilleure mobilisation du foncier public ;
- un renforcement des capacités d’ingénierie des collectivités ;
- une anticipation plus forte des besoins d’aménagement.
Autant de mesures qui pourraient réduire les délais de sortie des opérations.
5. Soutenir davantage les filières économiques locales
Parmi les propositions les plus opérationnelles figure l’utilisation plus large des dérogations au marquage « Conformité européenne ».
L’objectif est de permettre aux territoires de recourir davantage à des matériaux et équipements issus de leurs bassins régionaux, afin de limiter les surcoûts liés à l’éloignement géographique et de soutenir les filières locales.
6. Mesurer les logements réellement livrés
Le rapport insiste enfin sur un point souvent négligé : l’évaluation.
Les parlementaires souhaitent que l’État suive davantage les logements effectivement livrés plutôt que les seuls logements financés. Ils recommandent également un meilleur suivi des opérations bloquées afin d’identifier précisément les causes des retards.
Une réforme indispensable pour répondre aux défis ultramarins
Au final, ce rapport confirme que la crise du logement dans les Outre-mer n’est pas liée à une absence de diagnostic. Les besoins sont connus, les difficultés sont identifiées et les solutions commencent à être clairement formulées.
Le véritable enjeu réside désormais dans la capacité des pouvoirs publics à transformer ces recommandations en actions concrètes : sécurisation des financements, accélération des procédures, mobilisation du foncier, adaptation des dispositifs nationaux aux réalités locales et soutien renforcé aux acteurs économiques.
Dans des territoires où le logement constitue souvent la première préoccupation des habitants, l’enjeu dépasse largement la seule question de l’habitat. Il touche directement à la cohésion sociale, à l’attractivité économique, à l’emploi dans le BTP, à l’aménagement du territoire et, plus largement, à l’égalité réelle entre les citoyens ultramarins et hexagonaux.
Le rapport parlementaire de juin 2026 constitue ainsi une feuille de route particulièrement précieuse pour repenser la politique du logement social outre-mer à la hauteur des défis des prochaines décennies.

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